Amitié franco-serbe

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Géopolitique de la tyrannie

La Serbie a souvent été en situation d'être maltraitée, surtout durant les vingt dernières années, mais ce qui lui arrive depuis quelque temps dans ses relations avec Bruxelles et Washington est une maltraitance particulière que je crois n'avoir jamais vu dans les relations internationales. Dans ce genre de traitement, il n'existe pas de liste définitive d'exigences que la victime doit satisfaire pour que cesse son oppression. C'est le célèbre épisode que Momir Bulatovic décrit dans son livre "Les règles du silence". Milosevic demande à Warren Christopher de préciser les conditions que la Serbie doit remplir pour que les Américains arrêtent de la maltraiter et où celui-ci lui répond : "Il n'y a pas de conditions particulières. Vous devez toujours et partout faire ce qu'on attend de vous."

Non seulement il n'y a pas de liste définitive, mais il n'y a pas non plus d'exigences claires. Nous devons "faire ce que l'on attend de nous". Même les attentes concrètes ne sont pas précisées. La victime doit sentir en permanence qu'elle n'a pas fait quelque chose comme il faut. C'est pourquoi on ne lui précise pas des revendications définitives. Tout fonctionnaire supérieur de Bruxelles, Washington, Berlin ou La Haye, peut reprocher à la Serbie ce qu'elle a fait, changer les directives, inventer de nouvelles "obligations" ou modifier les anciennes.

Ainsi s'instaure une "communication perverse" typique dans laquelle la victime est constamment tenue dans une situation d'incertitude. Elle est, par définition coupable et quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas se libérer de sa faute.

L'aberration des relations entre Bruxelles, Washington et la Serbie se voit également, non seulement dans ce qu'on lui demande de faire ("établir la frontière avec le Kosovo", "désintégrer les institutions du nord", "recevoir l'officier de relations de Pristina", etc.) mais aussi dans le fait qu'elle doit deviner les désirs et besoins secrets du tyran. On attend de la victime de ressentir, de prévoir, de réaliser ce que le tyran veut précisément. Quelle sont les conditions d'entrée dans l'Union Européenne ? Qu'est-ce qu'on ne demande pas ouvertement à la Serbie (et qu'on ne demande pas à d'autres pays), mais dont elle doit avoir spontanément conscience ? La Gay Parade ? Plus d'argent pour les associations droitdelhommistes ? Un statut confédéral pour la Voïvodine ? La liste est infinie et vague. Le tyran ne demande rien de tout çà ouvertement. Il va seulement, par des signes muets, "encourager" la victime, lui dire "qu'elle est en bonne voie" et de "continuer ainsi". Puis la victime, silencieusement, sans directives, sans discussion, doit "faire ce qu'elle doit faire". La plupart des choses que la Serbie accomplit en allant au devant des vœux de ses tyrans, ne doivent ni être discutées, ni écrites. Le secret de la tyrannie doit rester inexprimé, inconnu, caché sous le tapis des salons diplomatiques de Belgrade, Strasbourg ou Bruxelles. Puisqu'il n'y a plus de bombardements ni de sanctions, l'oppression brutale et évidente de la Serbie a cessé, l'oppression devient pure et transparente, invisible, la maltraitance devient inexistante. Avec ce terrible silence, avec cette terrible collaboration avec le tyran que la victime est obligée d'endurer, la tyrannie devient un traitement régulier, légitime. Y a t-il un plus grand malheur que celui là ?

 

De plus, pour que le tyran puisse maltraiter plus facilement la victime, il est indispensable de briser sa confiance en soi. La victime doit être désorientée, décervelée ; elle doit s'accuser, croire qu'elle n'est pas capable de bien faire quoi que ce soit, penser que la maltraitance est en quelque sorte méritée, une punition naturelle, due à son "ineptie" et à sa "faute". A cela, dans le cas de la Serbie, contribuent certains médias et intellectuels serbes. Ils sont évidemment rétribués pour entretenir une hystérie culpabilisante, dans le but de désarçonner et décourager la victime. Mais, de cette façon, on ne démolit pas seulement la confiance en soi, on détruit également sa mémoire du passé, on détruit toute son identité. Le passé, en fait, doit être réinterprété (révisé) de telle sorte que la faute s'étende le plus loin possible. La victime ne doit se souvenir d'aucune situation passée dans laquelle elle n'était pas "coupable de quelque chose". Là encore, entrent en scène les historiens et les médias de la seconde Serbie. On l'affuble de racines génocidaires et même de nettoyage ethnique, au XIVè siècle, d'antisémitisme au début du XIXè, de fascisme au début du XXè. Ensuite, après avoir déclaré que la victime était depuis longtemps coupable de "quelque chose", il devient clair qu'elle doit mériter sa maltraitance actuelle. Bien entendu, la victime doit elle même croire qu'elle est la seule responsable de son malheureux destin. L'auto-accusation doit être suffisamment développée pour qu'elle se transforme tout naturellement en appel au tyran pour qu'il "applique la justice" et punisse la victime encore une fois. En s'accusant, la victime devient complice du tyran dans sa propre humiliation. Elle doit, non seulement proclamer sa propre culpabilité, mais elle doit également définir sa propre punition et prier son tortionnaire de la sanctionner d'une manière adéquate. Dans ce jeu pathologique, les médias et les intellectuels de la seconde Serbie à la solde, prennent le relai.

Le pire c'est que la moindre qualité de la victime provoque le déchaînement du tyran. La victime ne doit d'aucune façon être belle, bonne ou noble car cela pourraient mettre en évidence la vraie nature du tortionnaire. C'est pourquoi la victime doit être abaissée jusqu'à la laideur, au crime et à la lâcheté. En fait, la victime doit elle-même reconnaître qu'elle est ainsi, qu'elle y croit, pour que le tortionnaire puisse plus facilement la tyranniser. Et c'est encore la tâche pour les journaux et autres "machines à salir". C'est ainsi qu'on établit la relation finale, permanente et structurale de la maltraitance à laquelle participent, comme on l'a vu, les fonctionnaires de Bruxelles, de La Haye, les diplomates de Belgrade et de Washington, les journalistes néo-colonialistes. Ce qui nous arrive nécessite une véritable réponse critique. Le premier pas pour défendre notre intégrité et la santé mentale de notre société est de renforcer notre personnalité culturelle et notre confiance en nous. Le deuxième pas doit être notre résistance active à l'agression que nous vivons dans cette guerre non déclarée médiatique et culturelle. Le troisième enfin, doit être la claire identification et la condamnation, non seulement des principaux tyrans mais aussi de leurs collaborateurs bénévoles ou rétribués. "La Serbie n'est pas une poignée de riz que puisse manger tout corbeau que le vent apporte". Reprenons notre assurance et résistons.

 

Slobodan Atonic, professeur à la faculté des Sciences politiques de Belgrade.

Traduit et adapté par Nada Znidarsic.

 

Article paru dans B.I. n°189 juillet-août 2013



09/07/2013
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